Vade Retro, 1977Pierre Alechinsky, un peintre qui a réussi.

Du moins, le monde de l’art l’a accepté, intronisé, reconnu. Il a bénéficié de grandes rétrospectives aux quatre coins du monde et a collaboré avec de très importants auteurs du XXe siècle.

Jean Raine, n’a pas bénéficié de la même reconnaissance. Il fut sans cesse présenté comme un membre secondaire de COBRA, loin derrière les maîtres Alechinsky, Dotremont et Jorn qui sont sans cesse réunis dans les histoires du groupe, comme inséparables. L’œuvre de Jean Raine est par conséquent concentré dans un signe de ponctuation aléatoire : les points de suspension... qui permettent simultanément de clore et d’ouvrir l’énumération des « plus grands » artistes qui ont compté pour COBRA.

L’handicap de Jean Raine tient peut être dans son entrée tardive dans le monde de la peinture (en 1956), plus de 10 ans après Alechinsky, qui commence à la fin de la guerre à peindre des œuvres très « inspirées », de l’Ecole de Paris, Picasso, Bram Van de Velde, ou Jean Bazaine. Raine accuse un certain retard dans son assimilation au groupe des villes du nord de l’Europe, COpenhague, BRuxelles, Amsterdam.

Un langage artistique commun aux nombreux membres du groupe permet d’unifier leurs productions dans les années 1950. Permettant de mieux théoriser leurs pratiques et de faire émerger un discours commun dicté par des codes facilement assimilables. Jean Raine adapte son propre travail aux codes communs qui vont peu à peu se déliter, pour que chaque artiste prenne une part personnelle au mouvement.

Pierre Alechinsky va réussir à développer un système d’outils plastiques qui lui est propre et qui est extrêmement efficient pour donner de l’effet et d’une certaine manière réussir. Jean Raine produit des travaux plus diffus qui répondent à des codes plus hétérogènes, moins facilement identifiables et qualifiables. Il s’intéressera d’ailleurs beaucoup au cinéma expérimental et d’avant-garde pour lequel il avait engagé des travaux pour une thèse et auquel il offrit le premier festival à Bruxelles. Contribution essentielle sans doute motivée par ces relations privilégiées avec Henri Langlois (directeur de la Cinémathèque française).

Le système Alechinsky est utilisée quasiment constamment depuis 30 ans. Son efficacité nuit toutefois à la qualité d’invention des œuvres et nous observons une redondance lassante. La peinture devient pure décoration. Les ficelles qui la structurent sont tellement apparentes et lisibles au premier coup d’œil, que les nœuds intellectuels se dénouent très rapidement pour s’évanouir. La tension chute, les formes sont séduisantes mais molles. Le système fonctionne à merveille, ses composantes étant parfaitement choisies pour une pondération efficace. Le tableau est souvent divisé en plusieurs zones, un espace principal, et un cadre décoratif, voir même une sorte de prédelle quasiment narrative dans la partie basse. L’œuvre est ainsi référencée (retable médiéval), tout en employant un langage plastique propre au XXe siècle. De plus l’iconographie oscille entre des pôles antagonistes : entre figures qui tendent vers l’abstraction et éléments représentants, entre une part de lyrisme due à la couleur et une part narrative, entre des espaces traités en noir et blanc et d’autres en couleurs... La synthèse est recherchée dans chaque peinture et en fait un travail très facile à lire et à décrypter. Une référence à la calligraphie et aux arts d’extrêmes orients couronne l’échafaudage pictural. Des gadgets plastiques tels que l’empreinte des plaques d’égouts permet d’inscrire la notion de trace dans l’œuvre, procédé si efficace pour légitimer par le discours, une œuvre trop répétitive par son essence.

Jean Raine est mort il y a plus de 20 ans. Alechinsky continue à voyager dans le monde entier pour présenter ses travaux. Le second ne faisant rien pour valoriser l’œuvre du premier. Le catalogue de la dernière exposition d’Alechinsky au Musée Royal de Bruxelles ne mentionne Jean Raine qu’à seulement quatre reprises, à chaque fois de manière allusive et pris dans une énumération d’artistes ayant fréquentés COBRA. La place spécifique de Jean Raine n’est jamais mise en valeur. Sa femme, Sanky, étant la seule a œuvrer chaque minute pour faciliter l’étude de l’œuvre de Jean et pour promouvoir son œuvre.

Jean Raine a vécu les dernières années de sa vie à Lyon. Nous serions très heureux que cette ville lui offre une grande rétrospective digne de l’importance de son travail et de la qualité de ses œuvres. Un évènement qui pourrait, grâce aux travaux universitaires des années 1990, réévaluer la place de Jean Raine au sein du groupe COBRA, ainsi que les différents champs dans lesquels il s’est exprimer (travaux avec Langlois, scénarios de films, projet de thèse, festival de cinéma expérimental, écriture, poésie...). La publication de textes inédits pourrait également prolonger le projet. La revue Hippocampe 1 a publié des textes issus du recueil inédit Aponévrose.

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Revue Hippocampe

Repro :
Vade Retro, 1977
acrylique sur papier
70 x 51
coll. privée